Éditions Ring – Parution le 8 Novembre 2018 – 390 pages

Synopsis :

sinestra

Suisse. 1942.
Le Val Sinestra, refuge isolé au cœur de la vallée des Grisons entouré de monumentales montagnes, accueille un convoi de réfugiés fuyant les horreurs de la guerre. Des mères brisées au bras de leur progéniture, des orphelins meurtris et atteints de désordres psychiques. Mais là où ils croyaient avoir trouvé la paix, les résidents vont réaliser que le mal a franchi la frontière avec eux.

Mon avis :

J’attendais ce roman avec énormément d’impatience. Armelle est devenue pour moi une incontournable de la scène noire française, et je ne peux pas passer à côté de ses nouvelles sorties. Avec Sinestra, elle me vendait du rêve : un chalet isolé en pleine montagne, pendant la seconde guerre mondiale, le tout sous sa plume incisive et magnifique. Au final, ça a été encore mieux que ça, un vrai coup de cœur pour ce roman noir !

Les enfants du Val Sinestra

Je vous invite à aller voir le compte Facebook d’Armelle Carbonel. Elle y a mis quelques photos récemment, et notamment des photos d’Ana et Valère, deux enfants importants dans son roman. En tout cas, c’est ainsi qu’elle se les représentait, et c’est ainsi qu’en lisant le roman, on les imagine.

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Armelle situe son roman en 1941. La France est sous l’emprise nazie, dominée par les soldats allemands qui tuent selon leur bon vouloir, et qui n’hésitent pas à envoyer dans leurs camps de l’horreur, des adultes et des enfants, pour peu qu’ils soient différents, de par leur religion ou leur handicap. C’est une période historique qui me touche beaucoup, que j’aime beaucoup voir abordée dans des romans, surtout qu’ici elle permet de donner une sorte de raison aux horreurs pratiquées à l’intérieur de ce val reculé.

Des vagues d’immigrés arrivent donc en Suisse, dans cet endroit isolé. Souvent des femmes, enfants et personnes âgées, dans le but de fuir les camps, fuir une mort certaine, et tenter de se reconstruire à l’abri, dans ce manoir suisse, attendant patiemment et potentiellement à l’écart du danger, que la guerre s’arrête. Le roman commence donc sur la rencontre du lecteur avec ces personnages attachants. Valère n’est pas comme les autres petits garçons, il cache un secret qu’il ne peut révéler. Ana est devenue aveugle, suite au choc de la mort de son père. D’autres enfants les accompagnent, certains ont encore leur mère, d’autres sont seuls et se sont juste rattachés au groupe. Un vieil homme rajoute la dernière pierre à cet édifice bringuebalant, arrivant le cœur rempli d’espoir aux portes du Val Sinestra. Mais ce qu’ils vont vivre entre ses murs est à des lieux de ce qu’ils auraient pensé avoir à subir un jour. Vous verrez, lecteur, à quel point le manoir et ses occupants sont voués à des destins sombres et douloureux !

Ambiance glauque et douleur écrasante

Ce que j’ai sûrement le plus aimé, c’est la vie qu’a le manoir. C’est un lieu qui respire, qui craque, qui décide de ce qui se passe en son sein. Armelle lui donne la parole, le laisse expirer sa douleur et ses plus noirs desseins. On entend ses pensées, on peut voir ce qu’il souhaite de pire à chacun, alors qu’ils le voient tous comme un abri bienveillant. Ils s’y sentent en sécurité, tandis que le lecteur a l’impression que c’est le manoir qui décide de tout.

J’ai aimé l’alternance des personnages à chaque chapitre, nous laissant miroiter sur une action imprévue, nous donnant aussi plusieurs points de vue, nous avouant à demi-mot que chaque personnage est effrayé par quelque chose au Val, si ce n’est par le lieu lui-même.
Guillon, le maître de ce château, évolue tout au long du roman, et dévoile au fur et à mesure des sentiments refoulés. Ses actes fichent la chair de poule et ses aveux sont terribles. Un personnage qu’on déteste dès le début, ressentant l’antipathie des enfants à son égard.

Les lieux décrits sont inquiétants, sombres et chargés d’histoire. Le lecteur a l’impression d’être un fantôme, hantant les lieux. On voit tout, on ressent tout. Entre les pensées de chacun, les faits et gestes de tous, les bruits dans la nuit, les pièces secrètes…

Et puis n’oublions pas cette douleur constante, des uns ou des autres. L’impression qu’ils vont tous en ressortir meurtris et nous avec eux. On n’a qu’une envie, les aider, les faire fuir de cet abri pas si providentiel que ça. La peur des souffrances qu’ils vont endurer, mères et enfants compris, que ce soit physique ou moral.

Comme pour ces précédents romans, Armelle nous comble avec son style incroyable, au lexique travaillé, aux métaphores savamment dosées, utilisant toujours un style pointu et précis. Une merveille de la littérature noire !

En bref

À la lecture de ce roman, on ressent un tourbillon d’émotions. De la peur, de l’angoisse, de la curiosité et un sentiment étrange, comme celui d’un être coincé entre deux mondes, pouvant assister au pire sans rien pouvoir faire pour agir.
Les lieux sont effrayants et recèlent bien des secrets. Les personnages attachants et si fragiles vont devoir subir bien des horreurs, sans avoir la certitude de sortir vivants de cet enfer de douleurs, physiques ou morales.
L’ambiance est sombre, glauque et malsaine. On ressent la vie battre au cœur de la bâtisse. On l’entend respirer. On la voit penser et se métamorphoser, passer d’un abri sûr à un lieu à fuir.
Armelle nous plonge dans un dédale d’histoires toutes plus violentes et sombres les unes que les autres, laissant le lecteur baigner dans cet amas de peur ressenti par tous les personnages. L’atmosphère en devient presque irrespirable, limite suffocante.
Et elle va finir cette histoire par une touche de finesse, une fin éclatante, nous laissant sur le carreau à la lecture d’un tel dénouement. Une prouesse digne d’une nécromancienne.

Sinestra est magistral, de la première à la dernière ligne !

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